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  • : Le blog-note de Fabrice Defferrard
  • Le blog-note de Fabrice Defferrard
  • : Blog de Fabrice Defferrard, écrivain, maître de conférences à la Faculté de Droit et de Science politique de Reims et responsable éditorial des Editions Mare & Martin (Paris).
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Biographie

Fabrice Defferrard est un écrivain français né à Epernay (France), membre de la Société des Gens de Lettres. Il enseigne le droit aux universités de Reims et de Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Il occupe la fonction de responsable éditorial aux Editions Mare & Martin à Paris.

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                                                   ... de Gilles Fresnay, décédé.

 

 

 

 

 

 

      Sa rencontre avec Mme Fresnay devait remonter à quelques mois seulement, mais déjà, dans cet éparpillement qui s'enroulait et s’accumulait tout autour de lui depuis cette époque, il ne pourrait prétendre à davantage d'exactitude pour l’heure et le jour – un mercredi ? un lundi, peut-être ? – ni même pour la semaine de l’année. Il croyait se souvenir d’une suite enchevêtrée de circonstances qui pourraient bien être celles de ce jour-là. Mais à nouveau, par le seul fait d’y songer, les événements, qui conservent toujours en eux une obscurité indéfinissable, semblaient déterminés à se vaporiser aussi par eux-mêmes, trahissant la confiance qu'il faudrait leur accorder d’ordinaire et que l’on se résout pourtant à laisser à l’abandon derrière soi, peu à peu dans l’essoufflement d’être.

Ce fut ainsi qu’il se remémora Mme Fresnay, vêtue d’un manteau bleu qui lui dessinait la taille avec avantage. Un foulard bariolé enserrait sa gorge et un sac à main, très discret, coulait de son épaule à hauteur de la hanche. Au fur et à mesure de l’observation, il aurait sans doute fallu qu’il détaille davantage encore les traits de son visage afin de lui donner un âge qui lui convînt sans prendre le risque de s’égarer. Mais quand Mme Fresnay s’était emparée de son bras au moment où, sortant de son travail avenue Gambetta, il s’apprêtait à grimper sur le marchepied de l’autobus qui le déposait, chaque soir de la semaine, à une ou deux rues de son immeuble, quand il avait senti cette main de Mme Fresnay se refermer sur son bras, il n’avait pas songé à l'observer en détail et, par la suite, il ne se souvint pas l’avoir fait.

 

                                                                                 1



 

Il imaginait que la plupart des rencontres avec une personne qui vous est inconnue s’amorçaient toujours de la même façon, par des questions, des contrôles d’identité, des flottements maladroits, des clameurs. Pour Mme Fresnay, cela avait commencé par un reproche dont la vivacité l’avait précipité dans une torpeur inquiète. Il était hissé paisiblement sur le marchepied de l’autobus, et cette main soudain crispée sur son bras, cette voix précipitée, un peu rauque – une raucité élégante et parfumée – cette voix qui s’écriait, couvrant la foule : « Monsieur, cela fait maintenant deux jours que je vous   attends ! », ç’avait été un long vertige qui s’était installé à l’intérieur de lui, aussitôt après.

Sur le trottoir et tout autour de la plate-forme, à l'arrière de l’autobus, un attroupement considérable venait de se former. Des voyageurs bousculaient et agrippaient les rampes avec frénésie pour monter tandis que d’autres, qui cherchaient à descendre et à gagner la rue, pesaient devant eux de tout leur poids. Dans son coin, au fond de la plate-forme, le receveur venait d'abandonner la partie. Il se tassait contre une rambarde en cuivre et, tout en protégeant sur son abdomen le boîtier avec lequel il compostait les billets, il donnait quelques coups de coude indifférents, le visage impassible et muet.

« Monsieur, cela fait maintenant deux jours que je vous attends ! ».

En dépit de la pression des corps, il s’efforça de se déloger du marchepied à reculons et il dut bien se résoudre à forcer le passage. Pourtant, songeait-il en même temps qu'il parvenait à descendre, pourquoi bouleverser ses mouvements au moindre appel dans votre direction, au premier éclat de voix qui vous est adressé ? Pourquoi répondre à cette sentence ? – « Monsieur, cela fait maintenant deux jours que je vous attends ! » – et pourquoi donc toujours obtempérer ? Il aurait suffit qu’il poursuive sa progression à l’intérieur de l’autobus sans se préoccuper de rien d'autre que d'accomplir cela, comme chaque soir, sans rien entendre de ce qu’on disait à son intention, puis de se glisser au fond entre deux voyageurs et ainsi, il se serait retrouvé chez lui avec le sentiment qu’il ne s’était finalement rien passé.

A tâtons, il parvint à regagner le trottoir et il s’éloigna prudemment de quelques pas, comme s’il redoutait d’être à nouveau aspiré dans le sillage et la procession des derniers fidèles qui s’agrippaient encore au marchepied. Et alors, comme l’autobus commençait à vrombir enfin, s’éloignant avec pesanteur vers le haut de la ville au milieu d’une crépitation diffuse, il se dit que depuis des semaines et des semaines, et peut-être depuis le temps qu'il avait ce nouveau travail à la boutique, c’était la première fois qu’il le manquait.

Il se retrouva à nouveau près de la station, avec cependant Mme Fresnay qui lui tenait encore le bras et le pressait durement.

« Madame… », bredouilla-t-il.

Et il ajouta, comme pour s'excuser de ne pas être en mesure d'en dire davantage :

« Vous dites que vous m’attendez depuis deux jours... Pardonnez-moi, mais je ne…

- Oh oui, le coupa Mme Fresnay... Et je ne compte pas le temps qu’il m’a été nécessaire pour vous retrouver dans cette ville impossible ».

 

 

                                                                                    2



 

Le jour déclinait, souvent accompagné, lorqu’il faisait encore beau comme c’était le cas ce soir, de coulées obliques de chaleur, denses et sèches, qui descendaient le long des murs, qui avalaient les flaques d’ombre par l’effet d’une reptation lente et tranquille. La circulation du soir avait atteint un zénith hallucinatoire dans lequel on se battait pour trois ou quatre mètres carrés de pavés gris. Les autobus aux flancs vert et blanc absorbaient les passagers comme des pompes et les régurgitaient plus loin parmi les écrasés de la route, de la même façon que le métro. C’était soudain des bruits de toutes parts, des crissements, des clameurs incompréhensibles noyées dans le chaos de l’avenue. Tout cela ne s’estomperait pas avant une heure.

« Oui, cela n’a pas été sans mal », lâcha Mme Fresnay.

Elle sourit d’une façon qui rajeunissait son vieux visage et c’est alors qu’il songea qu’il avait peut-être connu cette femme un jour et qu’il était en train d'assister à des retrouvailles. Une ancienne relation de ses parents ? Une nourrice, comme il en passait beaucoup à la maison, qui l’avait gardé lorsqu'il était en bas-âge ? Une infirmière qui travaillait au sanatorium pendant la guerre où il avait finalement été évacué, et qui s’était occupée de lui pendant les mois de sa convalescence ?

[...].

 

 

 

 

copyright by Editions Thélès et Fabrice Defferrard.

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